Ce n’était pourtant pas gagné d’avance. Un physique de bon gros à la Carlos, une bouille de vendeur de kebab, un passé de journaliste dans la
presse rap - pas vraiment le meilleur passeport pour travailler dans la politique -, un passage d’animateur rigolo chez MTV et une dégaine de Bisounours rose affublé de références fantasques,
fan de comics, de mangas, de jeux vidéo. Malgré tout, Mouloud Achour assure tous les matins sur Canal + sa chronique, l’Avis de Mouloud, où il va bousculer les politiques avec ses
questions tordues, ses longs silences interrogateurs quand les rois de la langue de bois lui répondent à côté. Il lui arrive aussi de se lamenter, par exemple dans les couloirs du Zénith, en
octobre dernier, où est organisé un concert contre les tests ADN. «Mais pourquoi ce sont toujours les mêmes qui parlent à notre place ?» râle-t-il en désignant du coin de l’œil les
«vedettes», les associations SOS Racisme et Ni putes ni soumises.
C’est pour son ton décalé, sa capacité à faire parler toute une génération à travers lui qu’Alain Contrepas, rédacteur en chef de la
Matinale de Canal, le recrute en septembre 2006. Il l’avait repéré sur MTV : «Je voyais arriver à grands pas la présidentielle, et il fallait mettre à l’antenne cette génération
qu’on entend rarement s’exprimer, si ce n’est pendant les émeutes ou le CPE. Mouloud devait appliquer au traitement politique le décalage de sa culture musicale, où on utilise des images
fortes, des ellipses, pour expliquer les choses.»
La mission de Mouloud, donc : faire le pont entre sa génération, qui vient de s’inscrire en masse sur les listes électorales, et les politiques -
deux entités qui ne se comprennent pas toujours. Et ça marche, car Mouloud n’est pas un «vilain casse-pieds» à la Baffie. Claude Terouinard, maire de Châtillon-en-Dunois
(Eure-et-Loir), qui l’a rencontré lors de sa tournée des communes de France pour les municipales, confirme : «Mouloud est taquin mais pas méchant, dit l’élu de 70 ans, visiblement
conquis. Il fait le bon placide, mais en fait il est très vif, spontané. Quand on le voit, on se dit que c’est quelqu’un qui est heureux de vivre. Mouloud, c’est tout ce qu’il y a de bon
dans l’homme, on est bien avec lui.» Mouloud, le «rebeu» de banlieue, partage la même tendresse pour cet homme de la terre qui a fait Sciences-Po : «Il est retourné dans sa
commune pour s’occuper de la vie de sa cité. C’est ça, pour moi, la politique.»
Mouloud, c’est son nom de famille qu’il ne veut pas qu’on oublie. Il assure s’être réconcilié avec la France lors de sa tournée pour les
municipales : «Je me disais, je vais dans des villages où les mecs ont tous voté FN, ils vont me balancer des pierres. En fait, quand on va vers les gens pour leur parler,
tout se passe bien.»
Comme pendant son enfance et son adolescence, tout se passe bien. Mouloud habite un petit pavillon en bordure de la cité de la Boissière à
Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), pas loin de la maison de sa grand-mère paternelle. Son père, technicien de précision, créateur de sa propre entreprise de moulage à la fermeture de son usine,
est l’aîné d’une famille de huit enfants dont il a assuré l’éducation au décès de son père. Sa mère, kabyle également, est aussi issue d’une famille nombreuse. Quand la petite entreprise de
M. Achour périclite, madame décide de faire famille d’accueil, et prend sous son toit trois frères et sœurs cap-verdiens. Ils resteront jusqu’à leur majorité.
Passionné de mangas, Mouloud, lui, prend le métro pour aller à Paris, se débrouille pour l’argent de poche : «Je ne vendais pas de shit,
raconte-t-il, hilare, mais j’achetais des cartes mangas et je les revendais à l’école. Mon autre truc, c’était les films pirates. Mes best-sellers : The Mask et Dragon Ball Z.»
Le journalisme et la politique, ce ne sont pas des nouveautés pour Mouloud. A 16 ans, il a déjà une émission sur une radio associative
parisienne, France Paris Plurielle. Tous les mercredis midis, dans Conscious Time, qu’il rebaptise très vite Couscous Time, il invite les rappeurs à débattre sur des sujets
comme la double peine, les lois sur l’immigration… Le rap lui est tombé dessus en classe de neige. Son copain de chambrée avait piqué une cassette à son grand frère avec le fameux refrain des
NTM : «Le monde de demain, quoi qu’il advienne, nous appartient.» «C’était l’époque où le rap français avait encore un regard différent sur la société, commente-t-il. Il
disait : "Cultive-toi, ce qu’on te dit n’est pas forcément vrai, essaie de trouver une autre voie." Alors que maintenant, le rap se contente de gueuler : "Ce sont tous des
connards."»
Quelques mois avant sa première émission, il interviewe les membres du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), découvre le militantisme
associatif, l’histoire de la marche des beurs, les bavures policières. Arrivé en âge de voter, il n’a plus envie de le faire, se méfie jusqu’à l’obsession des bons sentiments de la gauche, de
sa condescendance envers la banlieue, et devient sceptique : «La société est niquée, résume-t-il. Le MIB commençait vraiment à prendre de l’ampleur, et tout ce qu’ils ont récolté,
ce sont des articles comme quoi ils étaient extrémistes.» Aujourd’hui, il se dit «surtout pas du PS, encore moins de l’UMP», a voté au premier tour de la présidentielle mais
refuse de dire pour qui. «Sinon, ma chronique sur Canal n’aurait plus de sens, mais j’ai voté pour celui qui parlait le plus sérieusement de la banlieue.» Séduit
par les idées de gauche, «forcément rebuté par celles de droite», ce sont les figures de la diversité au PS qui le rendent malade : «Les Boutih, Dray, Amara… Quand j’étais
petit, je trouvais qu’ils parlaient bien, mais vingt ans après ils n’ont rien fait.»
Mouloud est devenu journaliste, dit-il, en écrivant des articles pour les magazines spécialisés. La fac, il y est allé pour draguer des meufs et
grossir, grâce au menu flash de la cafétéria, dix francs le steak-frites. Un poids entretenu grâce au régime crêpes, englouties la nuit, avec son groupe de rap, la Caution. «Je suis
gros, mais je ne le vis pas mal, prétend-il, je kiffe de manger.» Il va devoir maigrir pour jouer dans le premier film d’Elie Semoun et dans son propre film, le Gang du
Marais. Il racontera l’histoire d’un groupe de rap qui veut devenir le groupe le plus dangereux de la capitale : «Avec ce film, on va montrer comment on peut faire passer le
mec le plus doux pour la pire des cailleras.» Aujourd’hui, il vit avec sa petite amie dans un appartement du Marais, et n’a aucune honte à gagner de l’argent. Son credo, c’est :
«Gagner plus pour glander plus.» Etre rentier, ce serait son kif. A l’unanimité, la flemmardise est son plus gros défaut, mais c’est un «faux fainéant, assure Alain Contrepas.
Il fait douze choses à la fois. Il va mixer pour trois jours en Suisse, écrit pour Technikart, repart deux jours à New York, assure la quotidienne sur Canal. En
fait, il faudrait filmer "la Vie de Mouloud"».
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